Fondatrice de la Maison Dralignis
Violet Draon
Tout au nord de l’Alaska, un village de huttes basses s’accroche au bord d’une mer prise par les glaces. Les chiens aboient, la fumée du poisson séché pique les yeux, et l’hiver dure presque toute l’année. Dans l’une de ces huttes vit Violet, une toute petite fille que le froid ne mord jamais, entre son père et sa mère. Quand les autres enfants claquent des dents, elle reste immobile, le regard calme et les joues pâles. Elle ne pleure pas non plus, ni de chagrin ni de peur. Les voisines en parlent à voix basse, en grattant leurs peaux de phoque.
Un soir, le ciel passe du gris au blanc. La tempête s’abat sur le village en hurlant et s’acharne trois nuits durant. Quand le vent s’apaise enfin, plus aucune fumée ne monte des toits : sous la neige, tous les habitants reposent d’un sommeil sans réveil, et ses parents avec eux. Dans la rue déserte, une seule silhouette demeure debout. Assise sur un seuil, Violet regarde les flocons se poser sur ses mains, sans un cri, sans une larme.
À cet instant, très haut dans les nuages, un petit Draon essaie ses ailes pour la première fois. Une bourrasque l’emporte, la tourmente l’avale, et il ne reviendra jamais. Ses parents, deux grands Draons aux ailes couvertes de givre, fouillent le ciel en gémissant. Près du sol, une petite forme repose sur la neige. Elle ne tremble pas, ne se plaint pas : dans le blizzard aveuglant, ils la prennent pour leur petit. La mère la soulève avec précaution et l’emporte jusqu’au nid.
Violet grandit parmi les Draons, qui l’élèvent comme un enfant de leur sang. Chaque soir, leur haleine glacée l’enveloppe, et un pouvoir discret s’éveille en elle. Un matin, une fleur de givre s’ouvre au creux de sa paume ; le vent se plie à son passage. Les Draons grondent de joie, mais la fillette reste de marbre.
La mère se penche vers elle.
– Tu ne dis rien, Violet ? murmure-t-elle.
– Que faut-il dire ?
– Ce que ton cœur te souffle.
– Je n’entends rien du tout, avoue l’enfant en haussant les épaules.
Mais les Draons sont des bêtes d’hiver : dès que la terre tiédit, ils doivent suivre le froid. La famille s’envole donc vers le Groenland, la petite cramponnée à l’échine de sa mère. Les années passent. Sur les fjords gelés, des braconniers guettent les grandes ailes, filets, lances et torches à la main. Ces hommes haïssent tout ce qui touche à la magie. Une nuit, sur la banquise, Violet fait un rêve : une étoile bleutée palpite dans un ciel noir, et quelqu’un semble l’appeler. Au matin, il ne lui reste qu’une vague impression d’avoir été attendue.
Pour fuir les chasseurs, la famille décide de gagner la Sibérie. En plein vol, une flèche perce l’aile du père. Dès lors, il vole de travers, se pose sans cesse, reprend son souffle. Violet contemple la plaie sans broncher.
– Il souffre, tu sais, glisse la mère.
– Je le vois bien. Mais moi, je ne ressens rien.
– Alors apprends, petite. Regarde-le vraiment.
Le vent les rejette vers le sud, loin de leur route. Au-dessus des nuages, une clarté pâle flotte toujours devant eux, et le père, malgré sa douleur, la suit. Nuit après nuit, ce point lumineux grossit pour devenir un halo, et Violet ne le quitte plus des yeux. Sous les ailes défilent des mers grises, des forêts, des champs, des clochers. En cette année 1560, les Draons atteignent la France, à bout de forces. Au lever du jour, ils se posent à l’orée d’un bois, non loin de Montcornet.
Un cor retentit. Des hommes surgissent des fourrés, armés de lances et de chaînes de fer, car le fer, dit-on, brise la magie.
– Les voilà ! crie l’un des braconniers. Pas de sorcellerie sur nos terres !
– Fuis vers la lumière, Violet, ordonne le père. Nous les retiendrons.
– Je ne vous quitte pas ! proteste-t-elle.
Sa gorge se serre. Quelque chose de chaud glisse sur sa joue, et la jeune fille porte les doigts à son visage, stupéfaite : une larme.
– Va, ma petite, insiste la mère. Et ne retiens plus ce que tu ressens.
Violet secoue la tête, les pieds plantés dans la terre. Alors le père, malgré son aile blessée, avance d’un pas lourd et la pousse du museau, une fois, puis deux, vers les taillis.
– Pars, gronde-t-il. Je ne laisserai pas ces hommes te toucher.
Violet recule, trébuche, puis s’enfonce dans les broussailles, chassée plus qu’elle ne s’élance. Derrière elle, des ailes claquent et des cris se perdent entre les branches. Elle court, puis marche, tout le jour durant, les joues mouillées, le cœur battant à grands coups. Enfin, au-dessus des arbres, un éclat bleu perce le ciel du soir et lui montre le chemin. Au creux de la vallée, les toits de Montcornet apparaissent, une fumée grise montant de chaque cheminée.
En 1560, guidée depuis plusieurs nuits par l’étrange lueur bleutée de la Nébuleuse des Limbes, Violet atteint les environs de Montcornet. À la tombée du jour, elle quitte le village et gravit l’une des collines boisées. Plus elle avance, plus elle ressent l’impression d’être attirée par une force invisible.
Soudain, la forêt s’ouvre sur une clairière baignée d’une pâle lumière bleue. En son centre se dresse un grand arbre mort, aux branches noueuses tendues vers le ciel. Une brume argentée s’élève alors autour de son tronc. Peu à peu apparaissent quatre silhouettes spectrales : un cryophœnix, un renard, une licorne et un loup.
Les créatures semblent d’abord jouer ensemble, se poursuivant paisiblement autour de l’arbre. Puis leur comportement change : elles se figent, se défient et se jettent soudain les unes contre les autres. L’affrontement devient violent, jusqu’à ce que leurs formes éclatent en une poussière spectrale scintillante. Les particules s’élèvent vers le ciel et semblent rejoindre la Nébuleuse des Limbes.
Le silence retombe. Lorsque Violet regarde à nouveau la clairière, elle aperçoit trois silhouettes immobiles à la lisière des bois. Trois inconnus, venus d’horizons différents, dont elle ressent immédiatement la puissance magique. Pendant quelques instants, les quatre sorciers restent face à face sous la lumière bleue de l’astre.
Ils l’ignorent encore… mais de cette rencontre naîtra le Cercle Magus.