Fondateur de la Maison Kamo
Takedo Kamo
Takedo naît dans un village de pêcheurs du Japon, par une nuit où un astre bleuté flamboie au-dessus des toits. Les anciens le nomment Wazawai no Hoshi, l’étoile du malheur. Ils se penchent sur le nouveau-né et reculent aussitôt : une spirale bleue s’enroule autour de son cou, et ses yeux brillent d’un reflet pâle. Pour eux, aucun doute, c’est un oni, un sorcier porteur de malheur.
À l’aube, on dépose le bébé dans la forêt, au creux d’un tronc couvert de mousse. Dans la brume, le Kirin, créature des vieilles légendes, juge cet abandon injuste, mais il ne se montre pas : une robe turquoise ondule entre les fougères, deux longues moustaches frémissent comme des algues. Non loin, le rōnin Tadayoshi Kamo, parti ramasser du bois, suit ce reflet fuyant jusqu’au tronc moussu. Lorsqu’il relève la tête, la forme a disparu.
Le guerrier élève le petit avec une discipline de fer. Chaque matin, avant le lever du soleil, père et fils manient le katana dans la neige ou la rosée.
À neuf ans, en pleine cour, Takedo voit en un éclair une branche se rompre. Cinq secondes plus tard, elle s’écrase exactement là. Affolé, il serre les poings ; une brise se lève et fait claquer ses manches. La spirale de son cou s’embrase d’azur, et ses yeux s’illuminent d’un halo bleu.
– N’aie pas peur, dit Tadayoshi en posant une main rude sur son épaule. Ce don ne te rend ni meilleur ni pire. Tout dépend de ce que tu en feras.
– Alors pourquoi m’a-t-on jeté ? lance l’enfant.
Le rōnin ne répond pas. Il lui tend simplement un sabre de bois.
Dès lors, la colère couve. Elle se lit dans la mâchoire crispée du garçon, dans ses coups de bambou trop rageurs, dans les rafales qui tordent les arbres dès qu’on prononce le nom du village. Quand la rancœur l’envahit, sa vision se brouille : il n’aperçoit plus qu’un brouillard tremblant.
– Ton don éclaire les cinq secondes à venir, lui dit un matin Tadayoshi. Ta colère éteint la lampe. Ce que d’autres ont décidé de toi un jour ne décidera pas de tes actes.
Pourtant, Takedo n’est jamais tout à fait seul : des empreintes fendues marquent la neige, des poils turquoise s’accrochent aux ronces, une ombre haute s’efface au bord du ruisseau. Chaque année, la nuit de son anniversaire, un point lumineux tremble dans le ciel, du même bleu que ses yeux.
Devenu jeune homme, il voit un matin des navires inconnus approcher de la côte. Des Portugais, armés d’engins crachant le feu, attaquent bientôt le village où il est né.
– Viens, dit Tadayoshi en ceignant son sabre. On a besoin de tous les bras.
– Ces gens m’ont jeté aux bêtes ! Qu’ils se défendent seuls, répond Takedo.
Le rōnin le regarde longuement, puis s’éloigne sans un mot.
Quand les cris montent de la vallée, le jeune homme dévale le sentier, trop tard : sa rancune l’a retenu bien trop longtemps. Son père, adossé à une barque brisée, respire à peine.
– Prends mon katana, souffle-t-il. Promets-moi de devenir un grand sorcier… si tu dépasses ta colère.
– Je te le promets, père.
Tadayoshi ferme les yeux. Takedo se redresse, la gorge nouée, et lance une bourrasque contre les assaillants. Sa vision lui montre l’éclat qui va le frapper, mais la fureur la brouille : il la distingue une seconde trop tard. Un homme au manteau sombre brandit une baguette, et une lumière blanche le jette au sol. Enchaîné, il est conduit sur un navire, car les Portugais veulent étudier sa magie en Europe. Sur la grève, à demi noyée dans la brume, une silhouette turquoise le regarde partir.
Des semaines durant, la caraque roule sur des mers inconnues. Dans la cale, le prisonnier rumine sa vengeance contre les étrangers, contre ceux du village, contre le monde entier. Une nuit, une secousse jette les barriques les unes contre les autres. Un rugissement fait vibrer les planches : un ryū, un dragon marin aux écailles vertes, enserre la coque de ses anneaux.
Les chaînes cèdent dans le tumulte. Katana au poing, Takedo gagne le pont à demi englouti. Accroché à un mât, l’homme à la baguette est là. La spirale brûle dans le cou du jeune homme, une rafale gronde déjà dans sa paume. Puis la voix de son père lui revient. Alors il ferme les yeux et respire. L’image jaillit, nette : dans cinq secondes, la queue du monstre balaiera le pont. Il bondit, détourne le vent vers la bête et plante sa lame dans son flanc. Le dragon se tord, plonge et disparaît. Le navire se disloque, et le naufragé, agrippé à une planche, est emporté par les vagues.
La mer le dépose sur une plage de sable noir, au pied d’un volcan fumant. Dans une grotte, il découvre la cache d’anciens pirates : biscuits, outres, couvertures, hameçons. Le soir, près d’un feu de bois flotté, il lève les yeux vers l’étoile du malheur, au-dessus du cratère. Pour la première fois, il se demande ce qu’elle lui veut, au lieu de la maudire. À l’aube, un éclat turquoise glisse un instant dans les vapeurs du rivage.
Un matin, des voiles noires se détachent au large d’une île des Mascareignes. Un navire corsaire français recueille le naufragé. Son capitaine, Auguste Derval, que l’on surnomme « le spectre noir », l’observe longuement.
– Tu parles une langue que personne ici ne comprend, dit-il avec un demi-sourire. Il va falloir y remédier.
Takedo rejoint l’équipage, apprend le français, puis la baguette. Sa propre magie est instinctive, née du souffle et du vent ; celle de l’Europe passe par le bois, les gestes précis, les mots comptés. Les deux se heurtent, et ses sorts jaillissent de travers dès que l’impatience le gagne.
– Respire, mon garçon, conseille Derval. La baguette obéit à un esprit calme, pas à un poing serré.
Peu à peu, l’élève apprend à les marier : le vent donne la force, la baguette trace le chemin.
Un soir, un matelot raille « le païen aux yeux de chat ». Les lanternes dansent, la spirale chauffe sa nuque, son poing se crispe. Puis ses doigts s’ouvrent, et le vent retombe.
– Tu viens de choisir, dit Derval.
– Choisir quoi ?
– De ne pas obéir à ta colère.
Takedo contemple sa main ouverte. Pour la première fois, elle lui paraît lui appartenir.
Les années filent. Sur le pont, la nuit, des rêves lui reviennent : une colline aux arbres nus, une lueur d’azur au-dessus d’elle, et le Kirin immobile dans cette clarté.
À Dunkerque, le navire jette enfin l’ancre. Le voyageur prend congé de l’équipage.
– Et après ? demande Derval.
– Je veux savoir pourquoi l’étoile du malheur m’a marqué, répond Takedo. Pas pour haïr ceux qui m’ont rejeté. Pour comprendre.
Il s’enfonce dans les terres, vers le sud-est. Chaque nuit froide lui offre la même clarté, un peu plus vive, qui trace la route ; dans les ronces d’un talus, un poil turquoise semble lui répondre. De sa colère, il ne garde qu’un souffle parfois trop rapide, vite apaisé : le vent attend désormais ses ordres.
Quand le soir se referme sur Montcornet, il pousse la porte de l’auberge Fortuna. L’air de la salle est lourd. Les voyageurs parlent bas, serrés autour de la cheminée, l’œil inquiet tourné vers les volets.
– Qu’ont-ils donc, tous ? demande Takedo en posant son sac.
L’aubergiste essuie un gobelet sans lever la tête.
– Rien d’anormal, étranger. C’est toujours ainsi, les nuits de Limbe.
– Connaissez-vous une colline où se dresse un arbre mort ?
Le gobelet s’immobilise.
– À l’est du village, derrière le moulin. Mais n’y va pas : on dit l’endroit maudit.
Takedo remercie d’un signe et ressort dans la nuit. Maudit : ce mot l’accompagne depuis son premier jour, mais il ne le laisse plus décider à sa place.
En 1560, guidé depuis plusieurs nuits par l’étrange lueur bleutée de la Nébuleuse des Limbes, Takedo atteint les environs de Montcornet. À la tombée du jour, il quitte le village et gravit l’une des collines boisées. Plus il avance, plus il ressent l’impression d’être attiré par une force invisible.
Soudain, la forêt s’ouvre sur une clairière baignée d’une pâle lumière bleue. En son centre se dresse un grand arbre mort, aux branches noueuses tendues vers le ciel. Une brume argentée s’élève alors autour de son tronc. Peu à peu apparaissent quatre silhouettes spectrales : un cryophœnix, un renard, une licorne et un loup.
Les créatures semblent d’abord jouer ensemble, se poursuivant paisiblement autour de l’arbre. Puis leur comportement change : elles se figent, se défient et se jettent soudain les unes contre les autres. L’affrontement devient violent, jusqu’à ce que leurs formes éclatent en une poussière spectrale scintillante. Les particules s’élèvent vers le ciel et semblent rejoindre la Nébuleuse des Limbes.
Le silence retombe. Lorsque Takedo regarde à nouveau la clairière, il aperçoit trois silhouettes immobiles à la lisière des bois. Trois inconnus, venus d’horizons différents, dont il ressent immédiatement la puissance magique. Pendant quelques instants, les quatre sorciers restent face à face sous la lumière bleue de l’astre.
Ils l’ignorent encore… mais de cette rencontre naîtra le Cercle Magus.